Les treize miracles oubliés de Fierbois
Blessés, prisonniers, noyés, perdus dans la neige… Treize récits conservés à la fin d’un manuscrit nous ramènent parmi les pèlerins de Fierbois à la fin du Moyen Âge.
Un homme reçoit un coup de dague et perd son sang. Un enfant d’un an et demi tombe sur un fuseau qui lui entre dans la tête. Un prisonnier découvre soudain sa porte ouverte. Un soldat est frappé en pleine poitrine par un projectile. Un autre homme tombe dans un puits profond. Des voyageurs se perdent pendant plus d’une journée dans une tempête de neige.
Tous ont un point commun.
À un moment où ils pensent mourir, ils invoquent sainte Catherine de Fierbois.
Puis, lorsqu’ils estiment avoir été sauvés, ils viennent jusqu’à sa chapelle pour accomplir leur vœu — c’est-à-dire la promesse qu’ils avaient faite à la sainte — et raconter ce qui leur est arrivé.
Leurs histoires ont été consignées il y a plus de cinq siècles. Treize notices, numérotées 233 à 245, occupent les dernières pages du manuscrit que nous avons étudié aux Archives départementales d’Indre-et-Loire.
Voici leurs histoires.
233 — Estienne Villain : le sang s’arrête
Le 14 septembre 1471, Estienne Villain, notaire et clerc, est grièvement blessé à la tête par un coup de dague.
Il raconte avoir perdu une telle quantité de sang que son entourage attend davantage sa mort que sa guérison. Ses proches le vouent alors à sainte Catherine. Estienne promet lui-même de venir à Fierbois s’il retrouve la santé.
Selon sa déclaration, l’hémorragie cesse aussitôt.
Le 14 avril 1472, il vient à la chapelle accomplir sa promesse et faire enregistrer son récit.
234 — Estienne Viart : une roue lui passe sur la tête
L’histoire d’Estienne Viart est encore plus difficile à imaginer.
Quelques années auparavant, en Normandie, il se trouve sur une charrette chargée de gerbes. Il tombe. Les chevaux s’affolent et l’une des roues lui passe sur la tête, près de l’oreille.
Il reste malade pendant deux ans. Le manuscrit raconte même qu’un chirurgien le considère comme condamné et qu’un prêtre vient auprès de lui en pensant qu’il va mourir.
Son père fait alors un vœu à sainte Catherine et promet d’amener son fils à Fierbois.
Le texte affirme qu’à cet instant Estienne retrouve la parole. Le 15 avril 1472, il se présente à la chapelle pour raconter son histoire.
235 — Jacques de Belleville : prisonnier des eaux
Jacques de Belleville voyage près de Luçon, dans une région frappée par de très fortes crues.
En franchissant un passage, il tombe dans l’eau avec son cheval. L’animal, lourdement équipé, se renverse à deux reprises sur lui. Emporté par le courant, Jacques réussit finalement à saisir une petite haie.
Il reste pourtant dans l’eau pendant environ trois quarts d’heure.
Il invoque sainte Catherine et promet de ne plus manger de viande avant d’avoir rejoint Fierbois, où il fera célébrer une messe. Des hommes parviennent finalement à le secourir.
Le manuscrit précise qu’il vient ensuite à la chapelle pour déclarer ce qu’il considère comme son miracle. Certains noms de lieux de cette notice restent difficiles à lire.
236 — Jehan Guet : l’enfant et le fuseau
C’est sans doute l’un des récits les plus saisissants.
Jehan Guet, de Maillé, arrive à Fierbois avec un enfant âgé d’environ un an et demi.
L’enfant est tombé sur un fuseau — une petite tige utilisée pour filer la laine ou le lin. Celui-ci a pénétré sous son oreille sur plusieurs centimètres.
Personne n’ose le retirer.
Jehan Guet invoque alors sainte Catherine et tire lui-même le fuseau. Le texte précise qu’un morceau reste dans la tête de l’enfant.
Pourtant, lorsqu’il est conduit à Fierbois afin d’accomplir le vœu qui avait été fait, le rédacteur le décrit comme « tout sain ».
237 — Collas Lambert : la porte de la prison
Collas Lambert affirme avoir été accusé injustement et enfermé pendant huit jours.
Dans sa cellule, il promet à sainte Catherine que, s’il est libéré, il viendra à Fierbois et fera célébrer une messe en son honneur.
Selon son témoignage, aussitôt le vœu prononcé, la porte de la prison se trouve ouverte.
Il sort et s’éloigne sans que les personnes qu’il rencontre cherchent à l’arrêter.
Le texte ne permet pas de déterminer avec certitude la nature exacte de l’accusation portée contre lui.

238 — Jehanne Ceraude : un treizième accouchement
Cette fois, ce n’est pas la personne concernée qui vient témoigner, mais son neveu, le prêtre Jehan Martineau.
Il raconte que Jehanne Ceraude, épouse de Pierre Rousseau, a déjà connu douze grossesses successives et des accouchements si difficiles qu’elle a plusieurs fois risqué de mourir.
Lorsqu’un treizième enfant doit naître, elle se voue à sainte Catherine.
Selon le récit, l’enfant vient alors au monde « sans peine et sans travail » et est toujours vivant lorsque l’histoire est enregistrée.
Une partie de la phrase décrivant le début de ce treizième accouchement est malheureusement difficile à lire dans le manuscrit.
239 — Regnault : trente brasses au fond d’un puits
Regnault, présenté comme écuyer — un homme appartenant ici au monde militaire ou noble — est originaire d’Angleterre.
Il tombe dans un puits que le manuscrit dit profond d’environ trente brasses, une ancienne mesure de longueur. Plutôt que de convertir ce nombre de façon artificiellement précise, retenons surtout ce que veut transmettre le récit : le puits est très profond.
Durant sa chute, Regnault appelle sainte Catherine.
Il affirme ne s’être fait aucun mal.
Un enfant l’aperçoit au fond du puits, prévient sa femme, et celle-ci lui descend une corde. Regnault est remonté sain et sauf.
Plus étrange encore : il raconte avoir eu l’impression, au fond du puits, d’être assis sur un lit.

240 — Henry de Craffort : au milieu des soldats ennemis
Henry de Craffort appartient à une compagnie de soldats écossais.
En septembre, entre Vesoul et Port-sur-Saône, son groupe rencontre plusieurs centaines de soldats allemands.
Craffort est capturé et se croit sur le point d’être tué.
Il appelle trois fois sainte Catherine et promet de venir à Fierbois s’il échappe à ses ravisseurs.
Selon son témoignage, ceux-ci le relâchent brusquement. Lorsqu’ils reviennent vers lui, ils le laissent encore partir.
Craffort remonte finalement à cheval et traverse leurs rangs sans être blessé.
241 — Collas Marin : frappé par une couleuvrine
Collas Marin reçoit un coup de couleuvrine, une arme à feu ancienne.
Le projectile l’atteint à la poitrine. Une pièce métallique pénètre dans son corps avec une ailette de sa brigandine, protection composée de petites plaques métalliques fixées dans un vêtement.
Collas pense mourir et invoque sainte Catherine.
Il déclare qu’après son vœu, le projectile et le morceau de son armure ressortent de son corps et se retrouvent entre sa peau et sa chemise.
C’est exactement ainsi que le manuscrit présente l’événement. Nous pouvons attester l’existence de ce témoignage ; nous ne pouvons évidemment pas, cinq siècles plus tard, en vérifier le mécanisme.
242 — Estienne Bernage : sa femme était prête à être ensevelie
La femme d’Estienne Bernage tombe gravement malade.
Son état paraît si désespéré que les femmes qui s’occupent d’elle commencent, selon le texte, à la préparer pour son ensevelissement.
Estienne la voue alors à sainte Catherine.
Le manuscrit affirme qu’elle retrouve aussitôt la santé.
Là encore, nous lisons le témoignage tel qu’il a été enregistré : il nous renseigne avec certitude sur ce que les témoins ont déclaré et sur leur croyance, pas sur la cause médicale de la guérison.
243 — Guillaume Grégoire : perdus dans la neige

Guillaume Grégoire et ses compagnons quittent Clermont en Auvergne.
Près du puy de Dôme, ils sont surpris par une terrible tempête. La neige et le vent deviennent si violents qu’ils se voient à peine. Ils perdent leur chemin et restent égarés dans la montagne pendant un jour, une nuit et encore plusieurs heures.
Ils craignent de mourir de froid.
Guillaume les voue à sainte Catherine. Chacun promet de faire célébrer une messe s’ils échappent à la montagne.
Le texte indique qu’ils survivent. Certains détails de l’itinéraire et une date portée à la fin de la notice restent cependant à contrôler sur l’original.
244 — Jehan Martineau : seul dans la rivière
Jehan Martineau traverse un cours d’eau avec plusieurs hommes, son fils et des animaux lorsque leur embarcation sombre.
Le récit est particulièrement sombre : Martineau se retrouve emporté par le courant et reste, selon sa déclaration, près d’une heure dans l’eau avant de parvenir à sortir avec une jument.
Il invoque ensuite de nouveau sainte Catherine pour retrouver son fils.
Le manuscrit indique qu’il le retrouve après environ vingt-sept jours, mais la lecture de ce nombre reste incertaine.
Le texte ne permet pas de présenter honnêtement l’issue concernant l’enfant autrement que cela.
245 — Le miracle que nous ne pouvons plus lire
Et puis vient la dernière notice.
Elle porte le numéro 245.
Quelques mots apparaissent encore : une date qui semble correspondre au 9 juin 1536, la chapelle de sainte Catherine et un certain « messire Jacques ».
Mais l’encre est tellement effacée qu’une grande partie du texte a disparu.
Nous pourrions essayer de reconstituer les phrases.
Nous ne le ferons pas.
Ce serait transformer une supposition en document historique. Tant qu’une meilleure photographie ou l’examen direct du manuscrit ne permet pas d’en lire davantage, le dernier des treize miracles doit rester incomplet.
Pourquoi ces treize récits sont-ils si intéressants ?
La célèbre édition publiée par l’abbé Jean-Jacques Bourassé en 1858 porte sur les miracles de 1375 à 1446 et précise avoir été établie à partir d’un manuscrit de la Bibliothèque impériale. Une autre édition savante, réalisée par Yves Chauvin en 1976, est publiée sous le titre Livre des miracles de Sainte-Catherine-de-Fierbois : 1375-1470.
Or le manuscrit conservé en Indre-et-Loire que nous avons travaillé continue bien au-delà : les notices 233 à 244 racontent principalement des événements des années 1470, et la dernière paraît même beaucoup plus tardive.
C’est ce décalage qui rend ces dernières pages particulièrement précieuses.
Elles font apparaître un monde très concret : des routes dangereuses, des crues, des guerres, des prisons, des accouchements périlleux, des armes à feu, des voyages et des accidents domestiques.
Et surtout, elles montrent comment fonctionnait le pèlerinage de Fierbois.
On invoquait sainte Catherine parfois à plusieurs centaines de kilomètres. On lui faisait une promesse. Puis, lorsqu’on estimait avoir été secouru, on venait à Fierbois accomplir son vœu, assister ou faire célébrer une messe, apporter une offrande et raconter son histoire.
Cette histoire était alors consignée devant des religieux, des prêtres ou d’autres témoins.
Des miracles ?
Le manuscrit les présente comme tels. Pour l’historien, il faut cependant distinguer ce que le document établit de ce qu’il ne permet pas de démontrer.
Mais cela ne diminue en rien l’intérêt de ces textes.
Car qu’on les lise aujourd’hui avec la foi du pèlerin, la curiosité du visiteur ou le regard de l’historien, ces pages nous font entendre quelque chose de rare : la voix d’hommes et de femmes venus à Fierbois il y a plus de cinq siècles pour raconter le jour où ils avaient cru leur vie perdue.
Et douze de leurs histoires peuvent encore être racontées.
La treizième, elle, attend peut-être toujours d’être déchiffrée
Sources principales
• Archives départementales d’Indre-et-Loire, recueil manuscrit des miracles de Sainte-Catherine-de-Fierbois, cote 1J1165, notices 233 à 245. La transcription de travail utilisée pour cet article a fait l’objet de plusieurs relectures ; certaines lectures de noms propres et de dates restent volontairement signalées comme incertaines.
• Jean-Jacques Bourassé, Les Miracles de madame sainte Katherine de Fierboys en Touraine (1375-1446), Tours, A. Mame, 1858.
• Yves Chauvin (éd.), Livre des miracles de Sainte-Catherine-de-Fierbois : 1375-1470, Société des archives historiques du Poitou, 1976.

