Jeanne d’Arc et l’épée de Fierbois
Ce que disent réellement les sources
Une épée enfouie dans la terre. Toute rouillée. Sur l’arme, cinq croix.
En 1431, prisonnière à Rouen et interrogée par ses juges, Jeanne d’Arc raconte elle-même avoir fait rechercher cette arme dans l’église de Sainte-Catherine-de-Fierbois.
Selon son propre récit, l’épée fut trouvée.
Mais était-ce vraiment celle de Charles Martel ? Où se trouvait exactement l’autel ? Comment Jeanne pouvait-elle connaître l’existence de l’arme ? Et surtout : que savons-nous réellement, six siècles plus tard, de cette mystérieuse épée ?
Pour répondre, il faut oublier un instant la légende et revenir aux textes.
Jeanne était bien venue à Fierbois
Lors de son procès à Rouen, ses juges demandent à Jeanne si elle s’est rendue à Sainte-Catherine-de-Fierbois.
Elle répond oui.
Elle précise même y avoir entendu trois messes le même jour, avant de poursuivre sa route vers Chinon, où se trouvait Charles VII. Elle raconte également avoir envoyé depuis Fierbois une lettre pour demander au roi s’il accepterait de la recevoir.
Le passage de Jeanne dans le village ne repose donc pas sur une tradition locale tardive : elle en parle elle-même pendant son procès. Les travaux historiques situent généralement cet arrêt au 5 mars 1429.
À ce moment-là, Fierbois n’est déjà plus la petite chapelle oubliée que nous avons rencontrée dans le Livre des miracles.
Une chapelle retrouvée cinquante ans plus tôt
Le manuscrit conservé aux Archives départementales d’Indre-et-Loire nous ramène en 1375.
Jean Godefroy, qui demeure alors à Fierbois, se souvient qu’il y avait autrefois une chapelle consacrée à sainte Catherine dans un endroit rempli de « grans boys », de buissons et de ronces. Pour atteindre le sanctuaire, ses serviteurs doivent ouvrir une sente à coups de cognées et d’outils de fer.

Et le manuscrit apporte une précision essentielle : Jean Godefroy est transporté « dedans ladicte chapelle ». L’édifice existe donc encore matériellement.
Peu après apparaît Hilaire Habert, paroissien de Saint-Épain. Le manuscrit ne dit pas qu’il « réparait » simplement la chapelle, comme l’ont écrit plus tard plusieurs auteurs. Il dit qu’il « faisoit la chapelle » et venait « faire ladicte chapelle ».
Nous ignorons si cela signifie reconstruire entièrement, refaire en grande partie ou restaurer profondément. Mais une chose est sûre : le texte ancien est moins précis que les récits postérieurs, et il faut conserver cette incertitude.
Le pèlerinage prend ensuite une ampleur considérable. Au début du XVe siècle, le maréchal Jean II Le Meingre, dit Boucicaut, fait développer à proximité une aumônerie destinée aux pèlerins. Le bâtiment conservé aujourd’hui est daté de 1415 par les Monuments historiques.
Lorsque Jeanne arrive en 1429, elle pénètre donc dans un sanctuaire déjà connu depuis plusieurs décennies.
L’épée, racontée par Jeanne
Alors qu’elle se trouve à Tours ou à Chinon - elle-même ne se souvient plus exactement lequel des deux -, Jeanne demande que l’on aille chercher une épée dans l’église Sainte-Catherine.
Elle explique à ses juges qu’elle savait par ses voix où elle se trouvait.
L’arme était dans la terre, peu profondément enfouie. Jeanne pense qu’elle se trouvait derrière l’autel, mais elle corrige immédiatement son propre souvenir : elle n’est plus certaine qu’elle ait été derrière plutôt que devant.
Cette hésitation est importante. Le texte ancien est moins spectaculaire que certaines versions modernes qui désignent avec assurance un emplacement précis.
Jeanne donne ensuite une caractéristique très particulière : l’épée portait cinq croix.
Elle affirme n’avoir jamais rencontré auparavant l’homme chargé d’aller la chercher.
Elle écrit aux gens d’Église de Fierbois pour leur demander l’arme. Un marchand d’armes de Tours effectue le déplacement.
Jeanne raconte encore qu’après la découverte, les gens d’Église du lieu frottèrent l’épée et que la rouille tomba sans effort.
Deux fourreaux furent confectionnés : l’un de velours vermeil, l’autre de drap d’or.
Jeanne, beaucoup plus pratique, en fit réaliser un troisième en cuir solide pour l’usage quotidien.
Les juges lui demandent même à quoi correspondaient les cinq croix.
Sa réponse est particulièrement importante : elle n’en sait rien.
Pourquoi une épée se trouvait-elle dans une église ?
À première vue, la présence d’une arme dans un sanctuaire peut sembler étrange.
Elle l’est beaucoup moins lorsque l’on connaît Fierbois.
Sainte Catherine est alors particulièrement invoquée par des prisonniers et des combattants. Les pèlerins viennent remercier la sainte en laissant des ex-voto - des objets offerts en remerciement. Les sources mentionnent notamment des fers de prisonniers et des objets militaires : lances, flèches, carreaux d’arbalète et épées.
Une vieille épée conservée dans ou près du sanctuaire n’a donc rien d’impossible.

Cela ne nous dit cependant absolument pas à qui appartenait celle de Jeanne.
L’épée de Charles Martel ?
C’est probablement la légende la plus célèbre de Fierbois.
Après la bataille traditionnellement appelée bataille de Poitiers, Charles Martel aurait poursuivi ses ennemis jusqu’à Fierbois et déposé son épée dans une chapelle consacrée à sainte Catherine.
Cette arme serait précisément celle retrouvée près de sept siècles plus tard par Jeanne.
Le problème est considérable : Jeanne elle-même n’en dit rien.
Elle ne donne aucun ancien propriétaire à l’épée. Elle ne sait même pas expliquer les cinq croix portées par l’arme.
Les travaux historiques consacrés à sainte Catherine et Jeanne indiquent que l’identification de l’épée à Charles Martel n’apparaît que plus tard, au XVIe siècle.
Les autres propriétaires proposés au fil des siècles - un croisé, Guillaume de Pressigny ou Godefroy de Bouillon - ne sont pas mieux documentés.
L’origine de l’épée reste donc inconnue.
Était-elle dans le Bâtiment religieux des Clavaux ?
Cette question mérite d’être posée, puisque les fouilles des Clavaux ont révélé un édifice religieux beaucoup plus ancien.
Mais les données archéologiques vont clairement contre une identification directe.
Le Bâtiment religieux des Clavaux, construit probablement au VIIIe siècle, était déjà détruit plusieurs siècles avant Jeanne. Des sépultures ont même été creusées après sa disparition dans l’emplacement de ses anciens poteaux. L’activité funéraire se poursuit jusqu’au XIIe siècle ou au début du XIIIe, alors qu’il n’existe plus de bâtiment cultuel sur le site.
Le rapport archéologique précise en outre que le site se trouve à environ 1 200 mètres de l’église actuelle.
Le rapprochement reste fascinant pour comprendre les origines religieuses de Fierbois, mais à ce stade : le Bâtiment religieux des Clavaux n’est très probablement pas la chapelle dans laquelle l’épée fut trouvée en 1429.
Une transmission, un déplacement ou une mémoire ancienne entre les deux lieux demeure une hypothèse possible, mais aucune source ne permet aujourd’hui de la démontrer.
Peut-on retrouver aujourd’hui l’endroit exact ?
Pas sérieusement.
La chapelle connue de Jeanne a été remplacée ou profondément transformée. La notice patrimoniale officielle attribue l’église actuelle au XVe siècle et indique qu’elle a été bâtie à l’emplacement d’une chapelle antérieure. En revanche, la chronologie exacte des différentes campagnes de construction reste délicate à établir avec les documents dont nous disposons.
Jeanne elle-même hésitait déjà entre devant et derrière l’autel.
Nous pouvons donc situer la découverte dans le sanctuaire médiéval de Fierbois, mais nous ne pouvons pas placer honnêtement une croix sur le sol de l’église actuelle en affirmant : « l’épée était exactement ici ».
Et qu’est devenue l’épée ?
Là encore, Jeanne nous donne une dernière piste.
Elle affirme avoir porté continuellement l’épée après l’avoir reçue jusqu’à son départ de Saint-Denis, après l’assaut contre Paris. Plus tard, elle utilise une autre épée, prise à un Bourguignon.
Ses juges lui demandent ce qu’est devenue l’épée de Fierbois.
Jeanne refuse alors d’en dire davantage : selon elle, préciser où elle l’a laissée ne concerne pas son procès.
Elle précise aussi que l’épée offerte à Saint-Denis avec des armes n’était pas celle de Fierbois.
Et c’est là que la piste documentaire s’arrête.
Les récits selon lesquels elle aurait caché l’épée, l’aurait déposée à Saint-Denis ou l’aurait brisée appartiennent à d’autres traditions et témoignages, dont aucun ne permet aujourd’hui de retrouver l’arme avec certitude.
Nous ne savons pas ce qu’est devenue l’épée de Fierbois.
Ce que nous pouvons finalement affirmer
Une dernière chose doit rester hors du domaine de l’histoire : Jeanne affirme avoir appris l’emplacement de l’épée par ses voix.
L’historien peut établir qu’elle l’a déclaré. Il peut établir qu’une épée correspondant à sa description lui a été envoyée. Il ne peut pas démontrer par les méthodes de l’histoire comment Jeanne savait qu’elle se trouvait là.
C’est précisément à cet endroit que s’arrête le document. Et que commence le mystère de l’épée de Fierbois.
Sources principales
• Archives départementales d’Indre-et-Loire, cote 1J1165, Recueil manuscrit des miracles de Sainte-Catherine-de-Fierbois, premiers feuillets, notamment récits de Jean Godefroy et Hilaire Habert.
• CHAMPION, Pierre (éd.), Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, Paris, 1920-1921.
Interrogatoires relatifs au passage à Sainte-Catherine-de-Fierbois et à l’épée.
• GUYON, Catherine, « Sainte Catherine d’Alexandrie au ciel de Jeanne d’Arc », dans De Domremy… à Tokyo : Jeanne d’Arc et la Lorraine, Éditions de l’Université de Lorraine.
• BEN KADDOUR, Cyrille ; MARIE, Guillaume ; SARRESTE, Florian, Sainte-Catherine-de-Fierbois (37), Pré de la Fosse - Les Clavaux. Rapport final d’opération archéologique, Éveha, SRA Centre, 2015.
• Ministère de la Culture - POP, notices Mérimée de l’église paroissiale Saint-Catherine
(PA00098064) et de l’ancienne aumônerie (PA00098063).
• Livre des fais du bon messire Jehan Le Maingre, dit Bouciquaut, BnF, manuscrit Français 11432, utilisé ici comme source de contexte sur Boucicaut ; aucune mention directe de Fierbois suffisamment exploitable n’a été retenue comme preuve dans cet article.
